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Les Femmes et la Ville : histoire des femmes à Marseille des origines à nos jours

Les Femmes et Marseille

Extraits de Marseillaises

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Les Poissonnières

C'est la figure symbolique la plus « couleur locale » pour évoquer les Marseillaises. Elles semblent camper depuis toujours sur les rives du Lacydon, proposant les pêches plus ou moins miraculeuses accomplies dans la nuit par leur mari. Souvent en effet, le travail se partage entre l'un et l'autre : à lui la pose des filets, des palangres, les sorties presque par tous les temps ; à elle le soin d'écouler cette fragile marchandise au plus tôt.

Mais toutes ne sont pas détaillantes. Des grossistes, les cacanes* autrefois, amassent de solides pécules, pendant que d'autres vivent beaucoup plus mal. Les poissons sont commercialisés aux halles. L'activité des poissonnières, selon l'ampleur de leur commerce, s'y concentre comme aux halles Puget (1672-1887), Vivaux (détruites en 1936), Delacroix (1803-1981), à la criée sur le port, ou bien se diffuse dans les quartiers, voire dans les collines environnant la ville. Horace Bertin décrit en 1878 les jeunes poissonnières qui viennent de la vieille ville, de Saint-Jean ou de Saint-Laurent, quartiers de pêcheurs, animés dès quatre heures du matin. Certaines vont à la halle Vivaux aider à décharger les charrettes de poissons venant de Martigues, d'autres gagnent le long du quai où accostent les bateaux qui font la pêche de nuit. Elles utilisent des chaufferettes remplies de braise par le boulanger, boivent un rapide café servi par les limonadières ambulantes. Elles portent aux halles les poissons contenus dans de grandes corbeilles et travaillent jusqu'au milieu du jour. D'autres s'en vont dans les quartiers éloignés pour vanter d'une voix forte, en provençal, leurs sardines bien fraîches, leurs poissons de roche… « Des corridors s'ouvrent ; des fenêtres s'entrebâillent. Elles s'arrêtent, décrochent leurs balances, se mettent les poings sur les hanches et attendent les cuisinières ».

Marseille possède en ses limites des « villages » pour lesquels la pêche compte beaucoup : Mazargues au sud, l'Estaque au nord, alimentent pendant longtemps la ville. Ce sont les poissonnières qui s'en chargent. Les plus âgées de celles de l'Estaque racontent encore, dans les années 1980, comme elles descendaient vers la ville par le premier tramway, avec leur chargement parfumé.

Il en est aussi qui ne sont pas femmes de pêcheurs. Marie-Louise Bonfiglio, née près de San Remo en 1886, arrivée à Marseille en 1889, y meurt à six mois de ses cent dix ans, le 8 février 1996. Mariée dès seize ans à un agriculteur, elle part chaque jour à quatre heures à la criée, pour revenir ensuite vendre son poisson dans les collines de Saint-Antoine.

Les auteurs anciens décrivent les poissonnières comme les plus fortes en gueule des marchandes de plein air, les plus redoutables dans leurs plaidoyers pour la fraîcheur de leur marchandise. Aussi longtemps que l'on n'affiche pas les prix, elles possèdent des techniques verbales d'intimidation destinées à faire acheter le plus cher possible et n'hésitent pas à traiter par la dérision celui qui recule devant leurs prix. Mais elles savent aussi charmer leurs clients, comme les partisanes*. Leur générosité est aussi proverbiale.


Catherine Marand-Fouquet


Bibl. : Bertin H. Les Heures marseillaises, 1868. Colombière R. de la, Les cris populaires de Marseille, Laffitte Reprints, 1980.